De gauche à droite : le résident de Kratié, Galtier et son épouse, Irène et Henri Maitre, Octobre 1912

sc0016a64c

Publié dans : Non classé | le 20 août, 2014 |Pas de Commentaires »

Henri Maitre et sa jeune épouse Irène, Kompong Chom, Septembre 1912

sc0016c3c3

Publié dans : Non classé | le 20 août, 2014 |Pas de Commentaires »

Bibliographie sélective

- Henri Maitre -

* Les régions Moï du Sud Indo-Chinois, chez Plon, 1909

*Les Jungles Moï, chez Emile Larose, 1912

 

De nombreux ouvrages évoquent abondamment les nombreuses expéditions d’Henri Maitre dans le sud-est indochinois entre 1905 et 1914. Je me contenterai de citer ici les plus significatifs :

 

- Roland Dorgeles -

*Routes des tropiques, chez Albin Michel, 1944  (Ouvrage réédité chez Babel en 1997)

*Chez les beautés aux dents limées, chez Kailash, 1998

 

- Mathieu Guérin -

*Paysans de la forêt à l’époque coloniale, La pacification des aborigènes des hautes terres du Cambodge (1863-1940), bibliothèque d’histoire rurale, 2008

 

- Pierre Le Roux -

*Le « Maitre » de l’Indochine. A propos d’Henri Maitre, explorateur français du début de ce siècle, auteur de « Les Jungles moï », Acta Geographica, 1997/II, n°110 (n°1485), p.39-61.

 

- Albert-Marie Maurice -

*Les Mnongs des hauts plateaux, ouvrage en deux volumes chez l’Harmattan,1993

 

- Nicolas Vidal -

*Les jungles perdues, Le Capucin, 2003

 

Publié dans : Non classé | le 20 août, 2014 |Pas de Commentaires »

Biographie

Henri Maitre (12/07/1883 – 02/08/1914)

 

“Il était grand, m’ont dit les coloniaux qui l’ont connu. Quand ses miliciens l’entouraient, tous choisis parmi les plus forts, il dépassait encore leur escorte d’une tête.”

Roland Dorgeles.

 

Il n’existe à ce jour à ma connaissance, aucune biographie d’Henri Maitre. Pour cela, il faut aller piocher chez des écrivains qui lui ont rendu hommage, comme Roland Dorgeles ou bien encore chez des historiens ou ethnologues tels Mathieu Guérin, Pierre Le Roux, Jean Boulbet ou encore Albert-Marie Maurice.

Henri Maitre est né à Thonon les bains le 12 Juillet 1883 et est mort le 2 Août 1914 à Bon Bu Nor au Cambodge. Il était explorateur, membre des services civils d’Indochine. Il mena des missions d’exploration et de pacification des peuplades indigènes sur plus de 5800 km aux confins de l’Annam, du Laos et du Cambodge entre 1905 et 1911. Après avoir écrit deux livres sur les résultats de sa mission : “Les Régions Moï du Sud Indo-chinois” édité en 1909 et “Les Jungles Moï” édité en 1912, il fut assassiné au cours de la révolte de villageois Mnong le 02 Août 1914. Il avait 31 ans.

Si sa mort passa inaperçue le jour de la déclaration de la première guerre mondiale, l’écrivain Roland Dorgeles lui rendit un hommage posthume dans son livre “Routes des tropiques”.

Voici la description que le romancier fait d’Henri Maitre, à l’aube de sa courte mais riche carrière d’explorateur :

“Henri Maitre n’avait pas vingt ans quand il débarqua en Asie, rêvant d’aventures. Sans relations et sans fortune, il ne pouvait s’évader que par la petite porte; il avait donc accepté le premier poste venu : assistant du service civil des Douanes maritimes impériales…/…A Shangaï, il se mit au travail, apprit le chinois pour commencer, puis bientôt le russe, comme il devait plus tard apprendre, en se jouant, le cambodgien et le rhadé; en même temps, il s’initiait à la topographie et dévorait tous les ouvrages d’ethnographie qu’il pouvait se procurer, même en anglais et en allemand, car il connaissait aussi ces deux langues. Cela ne l’empêchait pas d’assurer son service, et le contrôle des Douanes l’amena à visiter la Chine et le Japon, à la veille de la guerre sino-japonaise.

Trois ans s’écoulèrent ainsi. Ayant alors jugé que ses études lui permettaient d’ambitionner un autre poste, il démissionna et se rendit à Hanoï, pour demander son admission dans les services civils de l’Indochine…/…On le chargea aussitôt d’une mission géodésique dans les régions moïs encore inconnues : tous ses désirs étaient comblés. Un matin de 1905, le voici qui quitte la côte d’Annam à dos d’éléphant, en direction du Darlac. Sa vie d’aventures vient de commencer.” (1)

C’est une toute autre description qu’en fait l’historien Mathieu Guérin dans son ouvrage sur la pacification des aborigènes des hautes terres du Cambodge “Paysans de la forêt coloniale.” (2)

Si le portrait d’Henri Maitre est nettement moins flatteur, l’auteur n’en reste pas moins élogieux sur son action majeure d’explorateur en Indochine :

“A partir de février 1909…/… la résidence supérieure du Cambodge sollicite les services d’Henri Maitre qui apparaît alors comme le principal connaisseur des hautes terres du sud de l’Indochine…/

…C’est un jeune homme de 26 ans, grand, autoritaire. Il est au service de la colonie depuis quatre ans. Ce bachelier ès lettres, ancien journaliste, ancien commis des douanes chinoises, est vite apparu comme “une excellente recrue pour le personnel des services civils” où il est entré grâce à ses relations, même si plusieurs hauts fonctionnaires le considèrent comme trop emporté et manquant de patience.” (2)

Voici ce qu’écrit à son propos le résident supérieur du Cambodge, Outrey, tel que le rapporte Mathieu Guérin :

“M. Maitre a fait preuve de réelles qualités d’activité, d’endurance et d’énergie dans les missions qu’il a remplies en région Moï. C’est un fonctionnaire intelligent susceptible de rendre de bons services, mais d’un tempérament fougueux, il a besoin d’être calmé.” (3)

Mathieu Guérin poursuit :

“Entre 1909 et 1910, il traverse les pays aborigènes en tous sens, explore, dresse des cartes, étudie les traditions, cherche à soumettre des villages. Deux ans plus tard, il écrit son chef-d’oeuvre, “Les Jungles Moï”, qui reste encore aujourd’hui un ouvrage incontournable. Il demande alors son détachement auprès de l’Ecole Française d’Extrème-Orient, qui lui est refusé. Il est trop précieux aux services civils de l’Indochine…/

…Pour pérenniser son action, Henri Maitre crée un poste chez les Mnong de Ban Bu Sra, transformant, de sa propre initiative, une mission d’exploration en mission de pénétration.” (2)

Il cite Henri Maitre :

“Il fallait également une base d’opération, point de repos pour les malades, hommes et bêtes, magasin des approvisionnements et des vivres, refuge et point de retraite en cas de malheur possible …/… Il fallait montrer aux populations que notre oeuvre dans le secteur serait définitive et ne se bornerait point à un simple et rapide passage d’expédition à long parcours.” (4)

Mathieu Guérin explique :

“La construction du poste est commencée en avril 1909…/… Quelques miliciens surveillent les travaux réalisés par les Mnong du village voisin pendant que Maitre, avec le gros du détachement, poursuit ses explorations…/… Le poste est inauguré le 4 décembre 1910. Henri Maitre est installé comme délégué par le résident de Kratié…/

… Mais Henri Maitre est souvent absent, parti sur les pistes du Darlac ou de la vallée du Donnaï. A peine installé, il reprend ses pérégrinations. Il quitte même l’Indochine pour un long congé en France en mars 1911. Il ne revient dans le plateau qu’en novembre 1912.” (2)

Roland Dorgeles précise, quant à lui :

“Son second livre (5) parut pendant qu’il était en congé, ce qui lui permit de jouir de son succès. Toutes les satisfactions lui vinrent à la fois. La Société de géographie de Paris lui décerna un prix, le ministère lui apprit sa nomination de commis de première classe, il fut reçu à l’examen d’administrateur.” (1)

C’est à cette époque qu’il se marie, le 10 Juin 1912, avec celle qui deviendra bien plus tard ma grand-mère : Irène Maitre. Celle-ci fera son voyage de noces avec lui pour son retour en Indochine.

Dorgeles reprend :

“Déjà, pourtant, il projetait un troisième ouvrage, qui éclipserait les deux autres et le ferait connaître d’un public plus vaste que celui des coloniaux. Un livre à écrire, une province à administrer : le temps passerait vite. Il comptait sans certain évènement qui allait tout bouleverser. Celui auquel il s’attendait le moins : les Mnongs, en son absence, s’étaient soulevés, et avaient incendié le poste de Ban pou Sra.” (1)

Pour bien saisir l’origine de ce soulèvement, Mathieu Guérin fournit des explications éclairantes :

“Ni les français, ni les Khmers, ne semblent comprendre qu’ils sont des intrus pour les paysans mnong…/… La soumission est acceptable lorsque les dominants sont absents ou éloignés. Lorsqu’ils viennent habiter à proximité du village, elle devient difficilement supportable. Les administrateurs français fustigent la “farouche indépendance” des Mnongs qui les gênent dans la prise de possession de territoires. De mémoire d’homme, les Mnong de Bu Gler ont toujours été indépendants ou, au moins, libres dans leurs forêts. Même au temps de la splendeur de l’Empire khmer, quelques sept siècles auparavant, les liens entre les souverains khmers et les Mnong étaient vraisemblablement lâches. Les Cambodgiens n’ont jamais administré le pays directement…/… Par ailleurs, le comportement des Français et des Khmers vis-à-vis des aborigènes n’incitent pas les gens de Bu La ou Bu Gler à vouloir les accueillir chez eux.” (2)

Au delà du fait avéré que l’oeuvre d’Henri Maitre reste incontournable dans l’exploration du sud-est indochinois, sa personnalité en revanche pose question. Sa fin tragique pourrait d’ailleurs trouver une explication partielle dans celle-ci.

Et Mathieu Guérin de préciser à ce propos:

“Henri Maitre se veut le modèle du bon administrateur. Il refuse que son escorte maltraite les autochtones, il paie toujours les services ou les biens qu’il demande et passe beaucoup de temps à discuter avec les villageois, s’intéresse à eux, à leur société, à leur histoire. Toutefois, le Français se considère comme chez lui. Sa mission de reconnaissance et de soumission des villages pour la gloire de l’Indochine française lui apparaît légitime. Il représente l’autorité légale. Dans son esprit, les personnes qui le rencontrent lui doivent respect et obéissance. Lorsqu’il obtient ce qu’il veut par la négociation, il n’y a pas de problèmes, mais si celle-ci échoue, il n’hésite pas à utiliser la manière forte…/… Ainsi, dans un courrier à son ami le délégué de Djiring, il se propose d’aller installer un poste dans la vallée du Donnaï pour châtier les habitants qui ont refusé de lui servir de guide et de lui vendre du riz.” (2)

Mathieu Guérin poursuit :

“Maitre, qui pourtant étudie les coutumes aborigènes, commet à plusieurs reprises des sacrilèges en se rendant dans des endroits interdits. Ainsi, Jean Boulbet dans son ouvrage sur les Maa rapporte :

“Maitre avait, par surprise traversé un pays qui devait rester en dehors des regards étrangers, il avait violé un sanctuaire.” (6)

Et encore :

“En 1916, les Mnongs rapportent un autre sacrilège :

“Monsieur Maitre a ordonné à un groupe de Pnong d’aller chauffer des pierres du ruisseau O-Kbal-Sva, près d’une cascade, domaine d’un génie. 50 Pnong sont morts. Pour cela, les Pnong sont en colère contre Monsieur Maitre.” (7)

Et Mathieu Guérin de conclure :

“Aucune réparation n’a été imposée à Maitre pour ces sacrilèges. Les rites expiatoires n’ont pas eu lieu. Or, l’harmonie avec les génies, et donc dans le monde, ne peut revenir qu’avec la réalisation des sacrifices adéquats ou la mort du sacrilège.” (2)

Pour bien comprendre la fin tragique d’Henri Maitre, il faut se référer aux témoignages mnong recueillis entre 1914 et 1916 que rapporte Mathieu Guérin :

“Henri Maitre est perçu par les aborigènes comme responsable du comportement de ses hommes, qui est loin d’être exemplaire. Les miliciens khmers sont accusés de brimades et de vexations, ce qui est confirmé dès 1912 dans les rapports de l’administration franco-khmère. Henri Maitre, lui-même, est indigné par le comportement de ses subordonnés :

“Les miliciens cambodgiens, arrogants, vaniteux et paresseux, ont essayé de faire bande à part en ne voulant pas se plier à la discipline commune, en affectant des airs de supériorité blessée, en assumant vis-à-vis des Pnongs des tons de maître à esclave, allant même jusqu’aux coups.” (8)

“Après l’attaque contre  Ban Pu Sra en 1912, la première réaction de l’administration consiste à envoyer des détachements armés de la garde indigène pour ramener le calme…/… Dès son retour de congé, Henri Maitre se voit chargé de rétablir l’ordre…/… Le résident supérieur Outrey, qui commence à se méfier de Maitre, insiste dans ses instructions sur la recherche d’un réglement pacifique du conflit, mais il laisse une marge de manoeuvre au délégué :

“Je vous laisse seul juge des mesures à prendre et je compte sur votre modération et sur votre connaissance des moeurs pour obtenir avec le moins de risques et en employant toujours suivant les circonstances, des moyens qui ne peuvent être considérés comme illégaux ou inhumains, la soumission des révoltés.” (9)

“Une fois sur le terrain, Maitre, fort de son expérience et assuré d’être couvert par ses relations haut placées, notamment son cousin Stephen Pichon, plusieurs fois ministre des Affaires étrangères, et par sa réputation de principal connaisseur français des hautes terres, conduit les opérations comme il l’entend…/… Lorsque Maitre n’hésite pas à décrire dans ses rapports comment il cherche à écraser la résistance mnong, en brûlant des villages et en prenant des otages, notamment des femmes et des enfants, le résident supérieur Outrey est indigné par l’attitude et les actes de son subordonné. Inquiet de la tournure que prennent les évènements, il écrit au gouverneur général pour se plaindre de Maitre :

“Nul doute d’ailleurs que ces tribus ne restent paisibles à moins qu’on vienne les effrayer par des missions dont l’utilité ne se fait nullement sentir pour le moment et où il n’est nullement dans mes intentions de provoquer et dans lesquelles M. Maitre dont l’indépendance de caractère est des plus dangereuse veut néanmoins entraîner l’administration.” (10)

La requête d’Outrey restera lettre morte :

“Il demande une mission d’enquête et l’envoi d’un fonctionnaire plus modéré qui, après accord du gouverneur général, lui sont refusés faute de personnel compétent disponible.” (2)

 

La mort d’Henri Maitre.

 

“Brusquement, dans cette obsurité où rampent les menaces de la jungle, on se sent envahi d’une intense sensation d’isolement complet, de solitude absolue et l’on a l’étrange impression d’être ignoré, perdu, oublié, en un pays de rêve d’où l’on ne sortira peut-être jamais…”

Henri Maitre, Ban Pou Sra, Avril 1909

 

Henri Maitre avait-il confusément conscience de la fin funeste qui l’attendait cinq ans après? Nul ne le saura jamais… Toujours est-il qu’en mai 1912, le balat du gouverneur cambodgien envoie des miliciens réquisitionner des éléphants dans les villages avoisinant Ban Pu Sra. Ceux-ci enlèvent à cette occasion la femme et la fille d’un chef mnong opposé à la pénétration française, un certain Pa Trang Loeung.

Voici ce qu’en dit Nicolas Vidal du réseau Asie-Pacifique :

“Pa Trang Loeung et ses guerriers poursuivirent les miliciens, les tuant, et assiégèrent leur poste. En représailles, Maitre ordonna à une section d’attaquer le village du chef rebelle. L’armée brûla les lieux,…/… détruisant sa collection de jarres et volant le bétail. Pa Trang Loeung prît le maquis, disparaissant dans la forêt profonde.” (11)

Après un séjour en France, Henri Maitre revient en Indochine afin d’achever l’exploration des terres insoumises et d’y établir de nouveaux postes. Laissons Mathieu Guérin décrire le dénouement :

“En juillet 1914, Maitre est à Djiring, dans les hautes terres du Cochinchine, dont le délégué est un ami. Il revient à la fin du mois pour vérifier l’avancement des travaux à Méra et Bu Gler. Selon Choeu, alors prisonnier de Pa Trang Loeung, Pagnouk et ses cinquante hommes auxquels se sont joints dix guerriers de Pa Trang Loeung partent au même moment pour le poste de Méra. A son retour, Pagnouk raconte ce qui s’est passé à Pa Trang Loeung devant Choeu qui le rapporte par la suite au gouverneur de Kratié. Le rôle joué par Pagnouk est primordial. Lorsqu’il retrouve Henri Maitre à Méra dans les tous premiers jours d’Août 1914, le français, qui n’est pas au courant du soulèvement de Bu Gler, le reçoit comme le chef d’un village de Mnong réputés dociles susceptible de le mener aux rebelles. C’est sans méfiance qu’il laisse tous ses miliciens se séparer de leurs armes pour oindre les mousquetons et son propre revolver de bière de riz et de sang du porc sacrifié, rite visant à se concilier les yang et censé rendre les armes plus efficaces. Il est alors aisé aux Mnong de massacrer au couteau ou avec des lances de bambou leurs ennemis désarmés. Henri Maitre est décapité et son corps mis en terre. Les autres cadavres sont jetés dans une fosse commune…/

…Pa Trang loeung n’aurait pas directement participé à l’assassinat de Maitre, mais il reste l’un des principaux instigateurs du traquenard dans lequel sont tombés les miliciens…/

…La nouvelle de la mort d’Henri Maitre provoque un véritable séisme à Kratié, à kompong Cham, au Darlac, à Djiring, jusqu’à la résidence supérieure du Cambodge. Les autorités se montrent totalement dépassées par l’ampleur de l’évènement.” (2)

Cela marquera un coup d’arrêt d’une quinzaine d’années dans la pénétration française au Cambodge.

 

Epilogue

 

La tombe d’Henri Maitre qui n’avait jusqu’alors été visitée que par deux français en 1940 (12), a été retrouvée en Juin 2012 dans la forêt cambodgienne par une équipe menée par Nicolas Vidal du réseau Asie et pacifique. Si l’on en croit le récit d’André Baudrit qui est le seul avec son compagnon, Théophile Gerber a avoir vu sa tombe avant, Henri Maitre aurait été tué car les miliciens khmers placés en garnison dans un poste perdu créé par lui, pour la France, auraient violé et mutilé des femmes et des jeunes filles du village voisin. Les guerriers auraient ensuite tué en représailles tous les soldats du poste. Maitre venu pour ramener le calme dans la région aurait été victime d’un malentendu. Les rebelles auraient cru qu’il allait se venger “à l’Asiatique”. Ils ont pris les devants et l’ont poignardé à vingt, dans le dos et sans armes. Mais leur sang-froid revenu, ils ont regretté leur geste et enterré l’explorateur, pionnier de l’ethnologie qui fut le premier à avoir recueilli la tradition orale locale dès 1907. Ils ont placé sous sa tête dans sa tombe un coussin de kapok, en respect (Le kapokier est là-bas une essence très rare). Une graine de ce kapok a germé et donné naissance à un immense kapokier. Ce géant existe encore aujourd’hui, malgré de violents combats et bombardements américains en 1968.

La tombe d’Henri Maitre se trouve en pleine brousse, dans la boucle d’un fleuve.

 

L’oeuvre d’Henri Maitre

 

Même si Henri Maitre reste encore abondamment cité dans les écrits et articles d’ethnologues aussi éminents que Georges Condominas, Jean Boulbet ou Yves Goudineau pour son apport essentiel à la découverte des peuplades des hauts plateaux du Cambodge, il n’existe à ma connaissance, aucun ouvrage à ce jour, expliquant en détail à quel point il reste l’un des pionniers de l’ethnologie et de l’ethno-histoire des habitants des hautes terres du sud de l’indochine.

Dans l’attente d’avoir de plus amples informations, je me contenterai donc de reprendre ce qu’en dit l’ethnologue Albert-Marie Maurice dans son article consacré à Henri Maitre dans les cahiers de l’Asie du Sud-Est en 1991.

“Admis dans l’administration, Henri Maitre est affecté au Darlac. Nouveau commis des Services Civils, il rejoint Ban Mé Thot en Septembre 1905; il sillonne alors la région, étudiant au passage la tour cham de Yang Prong. En Novembre 1906, il reconnaît les forêts claires au sud de la basse Srépok, puis au mois de juin suivant, il complète cette exploration, mais les rivières gonflées de la saison des pluies, le contraignent à traverser le pays, plus peuplé des Biats et des Bouneurs.

Son premier retour en France lui permet de publier “Les régions moï du Sud-Indochinois, le plateau du Darlac” 1909; cet ouvrage contribue à le faire connaître.

Revenu en Indochine, l’explorateur est mis à la disposition du Résident Supérieur au Cambodge; il est chargé de reconnaître la région comprise entre la Srépok et le Donnaï. dès février 1909, la mission rejoint le Darlac, elle explore le versant nord du nam Noung, les contreforts du Yok laich, le Plateau des Herbes, ce véritable château d’eau d’où partent les affluents des grands fleuves du Sud-Indochinois dans toutes les directions.

Par un itinéraire traversant le pays stieng, Maitre rejoint Saïgon, puis Pnom Penh où il rend compte avec un légitime orgueil ses résultats : “…2640 kilomètres parcourus, la découverte du Plateau Central, la reconnaissance de l’hydrographie et de l’orographie des hauts affluents de la moyenne Srépok…

Tandis que se poursuit la construction du poste de Bon Pu Sra, l’explorateur échoue dans une tentative de descendre le Donnaï, mais dans le prolongement de cette tournée il découvre la voie la plus aisée devant mener de Saïgon à Hué, celle de la future route 14. Il se heurte à des villages ouvertement hostiles, sans combat toutefois.

Maitre accomplit ensuite un immense parcours depuis le darlac, le Lang Bian et le pays maa de la boucle du Donnaï. En mars 1911, il quitte sa délégation de Bon Pu Sra pour passer un congé en France. Exploitant ses nombreux carnets de route, il rédige “Les Jungles Moï” : oeuvre monumentale, elle présentait pour la première fois un vaste panorama des peuples des hauts plateaux du sud de l’Indochine. Il fournit également la synthèse géographique de ses itinéraires dans une carte (au 1/200 000°) couvrant la région s’étendant de la Cordillière Annamitique jusqu’au Mékong. Un complément fut édité avec la feuille Haut Donnaï (au 1/100 000°) en 1911 par le Service géographique de l’Indochine.

Ses ouvrages, vivant témoignage des conditions d’existence des Montagnards au début du XXème siècle, ont une valeur scientifique de premier ordre; par ses travaux géographiques, la connaissance de cette région progressait considérablement, en particulier celle de cette province du Cambodge, le Mondolkiri actuel. En outre, l’explorateur s’y révélait un écrivain de grand talent : le spectacle de la grande forêt, ceux des chutes grandioses et des panoramas immenses découverts au bout d’ascensions pénibles ont puissamment inspiré l’auteur des “Jungles Moï”. Il y traduisait sa passion de découvreur mise au service de la lointaine Patrie.” (13)

 

Sources :

 

-(1) Roland Dorgeles, “Routes des tropiques” Albin Michel, 1944

-(2) Mathieu Guérin, “Paysans de la forêt à l’époque coloniale” Bibliothèque d’histoire rurale, 2008

-(3) Dossier personnel d’Henri Maitre, ggi 29947.

-(4) Rapport de Maitre au résident supérieur du Cambodge, 1909

-(5) Les Jungles Moïs, éditions Larose, 1912

-(6) Jean Boulbet, 1967

-(7) Lettre de l’achar Vong au gouverneur de Kratié, 22 Mars 1916

-(8) Henri Maitre, lettre au résident de Kompong Cham, 7 Juillet 1914

-(9) Lettre de mission du résident supérieur à Henri Maitre, 16 octobre 1912

-(10) Télégramme du résident supérieur du Cambodge au gouverneur général de l’Indochine, 1913

-(11) Nicolas Vidal, les jungles perdues, Le capucin, 2003

-(12) André Baudrit, une visite au tombeau de l’explorateur Henri Maitre, Saïgon, 1940

-(13) Albert-Marie Maurice, un point de l’histoire de l’Indochine française : l’assassinat de Henri Maitre (1914), Cahiers de l’Asie du Sud-Est, n°29-30, INALCO, 1991

Publié dans : Non classé | le 19 août, 2014 |2 Commentaires »

1914 – 2014

2bdcdb4af70360981144dad0dba87d03

 

Henri Maitre était un explorateur et écrivain français, membre des services civils d’Indochine.

Il mena des missions d’exploration et de pacification des habitants des hautes terres sur plus de 5800 km aux confins de l’Annam, du Laos et du Cambodge entre 1905 et 1911. Après avoir écrit deux livres sur les résultats de sa mission, il fut assassiné au cours d’une révolte d’un groupe rebelle le 02 Août 1914. Si sa mort passa inaperçue le jour de la déclaration de la première guerre mondiale, l’écrivain Roland Dorgeles lui rendit un hommage posthume dans son livre «Routes des tropiques».

C’est en apprenant que sa tombe venait d’être retrouvée récemment que j’ai décidé de créer ce blog en hommage à celui qui reste aujourd’hui l’un des pionniers de l’ethnologie, mais qui était aussi mon grand oncle, et même bien plus que cela : une véritable icône familiale.

Sèvres, Août 2014

Jean-Michel Grau

Publié dans : Non classé | le 19 août, 2014 |Pas de Commentaires »
123

Histoire, géographie, éduca... |
Amoursucrefictions |
ADIRP de l'AUBE |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | histoiregeoenligne
| Matshewk
| Degardin